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| Que de malentendus à propos de Charles Péguy ! Accaparé par les socialistes, puis rejeté par eux ; accaparé par les catholiques, puis rejeté par eux ; aujourd'hui encore, victime d'une réputation ambiguë d'homme de la stabilité et de la conservation alors qu'il est l'homme du mouvement et de la naissance, Charles Péguy a été éloigné, est éloigné de tous ceux pour qui il écrivait. Toutes ces convoitises partisanes, toutes ces batailles de clans l'ont séparé, le séparent du peuple. Car c'est bien au peuple que Péguy s'est adressé : "Tharaud n'a pas compris ma Jeanne d'Arc. Il me dit que sa mère qui est une simple n'a pas pu lire jusqu'au bout. Qu'est-ce que ça prouve ? Sa mère est une vieille bourgeoise. Ma mère, à moi, qui ne sait pas lire, comprendrait bien mieux, parce qu'elle est du peuple". Et le peuple timide, méfiant, paresseux aussi, admire Péguy en silence, l'a placé une fois pour toutes au zénith, lui rend les honneurs dus aux grands auteurs disparus, aux auteurs morts. Or Péguy n'a jamais été plus vivant. "Il est parmi nous". Sa pensée plus présente, plus en accord avec notre époque. Et tout particulièrement dans le Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc, où il nous est dit que le combat ne peut exploser qu'à la lumière de la prière. On reconnaîtra dans le Mystère un chef-d'oeuvre d'art populaire ; c'est-à-dire d'un art dégagé de toute rhétorique, de toute tradition savante, où s'exprime librement, à travers l'artiste, l'âme de son peuple ; un art de communion, qui rejoint celui du Moyen-Âge ; l'art des cathédrales et des mystères : "Les maçons de Notre-Dame sont mes grands-père directs ...". Tout est simple, vivant, pas de déclamation, aucun effort oratoire. Les personnages de Charles Péguy sont des êtres de chair et d'os, des personnages de la terre, généreux, qui parlent un langage simple, direct, vrai. Chacun a sa personnalité, son point de vue qu'il défend avec conviction et acharnement. Nous sommes bien en présence d'êtres qui respirent, aiment, souffrent, rient, s'emportent, se disputent et s'invectivent. Et c'est ce qui m'a guidé dans l'adaptation de ce texte-fleuve (la lecture à haute voix dure en effet plus de sept heures). Plutôt que d'isoler telle ou telle tirade, tel ou tel "morceau de bravoure", il m'a semblé plus important de dégager les lignes de force de l'oeuvre, d'en rendre plus éclatantes encore ses vertus dramatiques ; il m'a semblé plus important de retrouver dans chaque personnage l'être bien vivant. Ainsi en prenant comme point de départ les idées, les sentiments et les sensations que Péguy voulait exprimer à travers ses personnages, son écriture ne nous apparaît plus comme un artifice. On comprend qu'elle n'est pas un procédé. Au contraire. Ce langage lent, enchevêtré de répétitions et d'incidences, s'accorde, ajoutant chaque fois une nuance pour pénétrer les consciences distraites, avec la démarche naturelle de la pensée. Comme le paysan creuse son sillon, passe et repasse la charrue, rien ne donne mieux l'image de l'écriture de Charles Péguy que le travail du laboureur avançant lentement, creusant profond, retournant la terre, allant droit, puis revenant, précisant le sillon. "Ah ! Les mots ! Les mots ! il n'y a rien de comparable ; ni la musique, ni la peinture ne valent les mots. Avec les mots, il n'est pas de sentiments que l'on n'exprime". Quant à la présentation, je l'ai souhaitée la plus simple possible. Seul l'auteur, seule l'oeuvre, seul le texte comptent, et pour les servir, trois comédiennes. C'est le Théâtre dans ce qui me semble être sa forme la plus pure : "Quatre planches, deux acteurs et une passion". Après l'échec de sa première Jeanne d'Arc, Charles Péguy écrivait : "Je ne pense pas faire jouer ma pièce. L'âge où nous vivons est trop barbare pour que cette oeuvre ait un public". Avons-nous changé ? L'âge a-t-il changé ? Après quatre-vingts ans de purgatoire, Péguy et le public se rencontreront-ils enfin ? A vous de répondre. Jean-Paul Lucet |